1933 - 1963 : Trente ans de
chansons
Il y a 70 ans ...
... Un petit garçon devenait "Cigalon", c'est-à-dire qu'il entrait dans la troupe enfantine de Prior, artiste méridional. Avec des fonctions diverses, coursier, régisseur, musicien, son orgueil n'était pas tant de jouer du piston que de faire marcher les cloches.
Le petit garçon trouvait naturel d'être sur les planches. Dans sa famille arménienne, on était chanteur ou comédien. Son père Misha Aznavourian était un baryton célèbre. Son oncle Yéramian avait un théâtre portant son nom. Sa mère était "soubrette", sa tante une "amoureuse". Seul un grand père avait préféré le lard aux fards, la toque à la perruque : bref , il était cuisinier.
Mais quand le petit Charles montra pour la première fois des dons artistiques en déclamant du haut de ses trois ans des poêmes entendus aux veillées - au cours d'une soirée donnée salle Cadet pour les Arméniens de Paris -, le cercle de famille se détendit, soupira d'aise : "Dieu soit loué, il ne sera pas marmiton ! "
Et en effet, à 10 ans, il était parternaire, s'il vous plaît, de Pierre Fresnay dans une pièce d'Edouard Bourdet en incarnant, ni plus ni moins, Henri IV enfant.
Cela m'amuse prodigieusement lorsqu'à l'occasion d'un de ses films, on sémerveille, on "découvre " ses dons de comédien. Comédien, Charles sentait si bien qu'il était, qu'à 7 ans, l'âge de raison, il se présenta de son chef pour une audition ce qui lui valut son premier engagement (au théâtre du Petit Monde ) sous forme de lettre commençant en ces termes : "Cher petit caucasien ..." .
Il y a 60 ans ...
... le petit garçon avait trop poussé pour jouer les enfants et pas assez pour jouer les hommes.
Il connut la période déprimante des " Ah ! Mais vous êtes bien trop grand " et des " Oh, mais ! Vous êtes peut être un peu petit ! ".
Comédien sans emploi, il entra dans une école du music-hall, pépinière où pendant l'occupation se camouflaient sous les feuilles de présence, les jeunes préposées au STO. Avec un pianiste du crû, il se mit à faire des chansons, ce qui convenait à son coeur lourd et son portefeuille léger.
Ainsi naquit le tandem " Roche et Aznavour ", qui se retrouva en Amérique au temps de la paix et (toujours) des vaches maigres.
L'arrivée des deux garçons à New York, débarqués là sur un coup de tête de Charles et un mot de Piaf " Quand on veut aller en Amérique, eh bien, on y va ! ", serait un bon sujet de comédie Américaine : la mise en cabane en attendant l'éclaircissement de leur situation, la poche sans un sou, l'apprivoisement de la ville avec pour tout viatique un questionnaire prévoyant toutes les colles que pourraient leur poser les éditeurs de musique , rédigé par un professeur de langage dont le vrai métier était d'être l'épicier grec voisin de leur petit hôtel ... l'embalement d'un tenancier de night club non pas sur audition de leur tour, mais de leur histoire et en conclusion brillante, un contrat mirifique au Canada.
Du cabaret " Le Faisan Doré ", Charles devait au bout de deux ans, revenir seul, séparé de Pierre Roche, volant de ses propres ailes, et tel un faisan, d'abord doré, puis complétement plumé au point qu'on le retrouve pendant huit ans, régisseur-chauffeur, porteur de valises-accessoiriste-éclairagiste d'Edith Piaf.
Il y a 50 ans ...
... - Je ne peux quand même pas engager l'électricien de Piaf ! disait un impresario à l'époque.
Et cet autre, à qui il se présentait le plus désinvolte possible bien que sa taille, alors, le complexait, croisant les jambes dans un profond fauteuil ... et qui murmura en apercevant son énorme talonnette :
- Oh ! Le pauvre garçon ! Il a un pied bot !
Et quand Charles croisa l'autre jambe:
- Oh ! Il en a deux !
Comme on hésite à l'engager, avec l'argent que commence à rapporter ses chansons, il s'engage lui-même.
Il s'organise avec des copains, il passe. Dans de mauvaises conditions, mais il passe :
- La première fois que je n'ai pas été sifflé ... - il se passait quelque chose d'insolite, on m'écoutait - étonné, j'ai ouvert les yeux ... J'avais pris l'habitude de les fermer et de continuer à chanter, coûte que coûte.
Ce jour-là, c'était à Casablanca.
Depuis, il a gagné toutes les villes, une à une, âme par âme.
-Si seulement trois personnes dans cette salle m'écoutent, ces trois-là m'en feront dix quand je reviendrai ... petit à petit je les aurai !
Toutes les villes y compris Paris.
-Quel dommage ! Lui dit une dame le soir de sa première, ce soir, vous étiez enroué !
Elle, elle était sincère. Mais il a subi bien des affreux et des affronts.
- Il y a toujours une part de rage dans ce que je fais ...
Et c'est la rage au coeur, quand un accident de voiture le met K.O, qu'il combat le mauvais sort, se rééduque contre toute attente. On lui avait dit que vu, ses fractures, il ne toucherait plus au piano:
- Mes bras casseront ou plieront.
Au cinéma ...
Son premier film, il l'a tourné enfant, c'était - déjà - "La guerre des boutons ".
Sur le plateau, on le prenait souvent pour le frère de Mouloudji qui était la vedette du film. Charles interprétait une chanson.
Il emmena fièrement ses parents à la première ... mais ils n'ont rien vu : sa scène était coupée !
Il lui faudra attendre vingt ans popur se retrouver en tête à tête avec la bête fantastique à l'oeil unique qu'est un caméra. Jusque là, il ne l'approche que de loin : il est perdu dans la foule des figurants. Il fait un tour de valse dans " Premier bal " et dans le lointain. Mais une fois que la bête l'aura flairé de près, elle ne le lâchera plus quelle que soit l'apparance qu'il se donne : le fou épileptique de " La tête contre les murs ", l'un des "Dragueurs ", la cible de " Tirez sur le pianiste ", le petit soldat boulanger du " Passage du Rhin ", le corse à vendetta d' " Horace 62 "', le médecin israélite du " Taxi pour Tobrouk ", le guide français de " Tempo di Roma ", le pêcheur à la ligne des " Deux pigeons ", l'émigrant du " Rat d'Amérique ".
-Au cinéma, je n'ai eu que des louanges, de bonnes critiques ... Alors qu'au musi-hall, on a souvent cherché les qualificatifs les moins aimables ...
Et l'étoile de cristal lui est décernée dès son premier rôle dramatique dans " La tête contre les murs".
Son étoile, il la saisit à pleine main. Il la tient. Elle ne lui échappera plus.
Il y a 40 ans ...
... il peut jouer pendant des heures sur un des huit pianos de sa maison de Galluis. Il y en a partout, dans toutes les pièces. " Le fait de vivre en famille pour certains, c'est bizarre; moi, ce que je trouve bizarre, ce sont les autres familles qui ne vivent pas en parfaite harmonie, comme nous ! "
Pour lui, l'existence n'est pas un carnaval merveilleux.
-On a une vie tellement calme et tellement simple que j'en suis sûr, les gens qui entreraient dans notre groupe finiraient par s'ennuyer.
Il a une discipline stricte. Il boit de l'eau et a le goût de la sobriété, sauf pour sa garde-robe : sa fantaisie s'y réfugie. Il n'a pas le complexe de la taille. Il est devenu grand. On se comporte avec lui comme s'il avait 1m90.
Il est vedette mais il n'en a pas la grosse tête : son crâne, bien conditionné, est celui d'un créateur en état perpétuel de gestation, et d'un homme d'affaire attentif au développement de son entreprise, qu'il s'agisse de la promotion d'un nouveau talent dans le cadre de sa maison d'éditions, de la naissance d'une chanson ou de la construction d'un de ses personnages à l'écran.
Cette double faculté d'être artiste-créateur et businessman étonne ...
Pourquoi ? Il est né sous le signe des Gémeaux.
"1933 - 1963 : Trente ans de chansons" est tiré du disque " Qui ? " et Charles Aznavour est raconté par Jacqueline Cartier.